Close
Les femmes et la bande dessinée

Les femmes et la bande dessinée9 min read

Longtemps exclusivement investi par les hommes, il semblerait qu’aujourd’hui l’univers de la bande dessinée se féminise. Même si elles ne représentent que 12,4% des auteurs de BD (1), les femmes du neuvième art sont de plus en plus visibles, et les créatrices comme Pénélope Bajieu, Margaux Motin, Soledad Bravi, ou encore Nine Antico tirent leur crayon du jeu.

Plus audibles aussi, elles dénoncent fréquemment le sexisme dont elles sont victimes au quotidien et la résistance s’organise à travers des initiatives comme le mouvement lancé par l’américaine Kelly Sue DeConnick #Visiblewomen, le prix Artemisia ou encore la charte des créatrices de bande dessinée contre le sexisme établie par un collectif regroupant plus de 250 femmes. Deux ans après le boycott du festival international d’Angoulême en 2016, quelle est la place des femmes dans la bande dessinée aujourd’hui ?

Le 5 janvier 2016, le Festival international de la bande dessinée d’Angoulême dévoilait la liste des trente auteurs en lice pour le Grand Prix. Mais à la stupeur générale, pas une seule femme n’y figure. Dans un communiqué, le Collectif des créatrices de bandes dessinées contre le sexisme s’indigne « contre cette discrimination évidente, cette négation totale de [leur] représentativité dans un médium qui compte de plus en plus de femmes » et appelle au boycott du festival. L’incident aurait pu en rester là, mais c’était sans compter sur l’intervention de Riad Sattouf, qui faisait partie des 30 nommés pour le Grand Prix. L’auteur de bande dessinée et réalisateur a en effet publié un post sur Facebook où il explique qu’il préfère céder sa place à une femme. La machine était lancée, mettant en lumière le manque de représentativité des femmes dans un milieu d’habitude peu médiatisé.

Un manque de visibilité qui peut s’expliquer par un lectorat principalement masculin : au sein de la population âgée de 11 ans et plus, la proportion d’hommes lecteurs se déclarant lecteurs actuels de BD atteint 38%, contre 21% chez les femmes (2). Donc puisque l’on crée pour des hommes, les histoires sont écrites par des hommes, avec des héros mâles. Un manque cruel de role models féminins qui pourrait maintenir le secteur dans un entre soi masculin, si la nouvelle génération d’artistes féminines n’était pas aussi farouchement talentueuse. Surprenant quand on sait que les femmes sont majoritaires parmi les étudiants aux Beaux Arts. Mais elles disparaissent ensuite, certainement freinées par l’auto censure ou des obligations familiales.

Cette année à Angoulême, quatre des dix BD sélectionnées pour le Fauve d’or (prix du meilleur album) sont signées par des femmes, mais le Grand Prix, couronnant une œuvre complète, boude toujours les femmes, et c’est Richard Corben qui a raflé l’award. Un choix polémique dans le sens où l’artiste, qui fut culte dans les années 70, a été largement négligé par les éditeurs ces vingt dernières années. En pleine affaire Weinstein, la consécration de son travail, mettant en scène des bimbos aux gros seins soumises, fait également réagir.

Heureusement, les lignes commencent à bouger grâce à des femmes à l’énergie et au talent indéniables. Tour d’horizon de ces auteures à suivre.


Couverture de Culottées, par Pénélope Bagieu
Pénélope Bagieu

Pénélope Bagieu s’est d’abord fait connaître grâce à son blog Ma vie est tout à fait fascinante, avant de l’adapter sur papier en 2008. Joséphine, sa série de bandes dessinées, est adaptée au cinéma en 2013 et 2016 avec Joséphine et Joséphine s’arrondit. Elle enchaîne les distinctions et collaborations (Bref, Le Golden Show, Vie de Merde, Femme Actuelle…), et publie de nombreux ouvrages dont le très féministe Culottées – Des femmes qui ne font que ce qu’elles veulent tomes 1 & 2, parus en 2016 et 2017. Des livres qui mettent en lumière les femmes oubliées qui ont pourtant changé le monde. A mettre entre toutes les mains.


Couverture de J'aurais adoré être ethnologue, par Margaux Motin
Margaux Motin

L’illustratrice Margaux Motin fait ses débuts dans les pages du magazine Muteen puis dans la pub. Elle se fait connaître en ouvrant son blog en 2008 dont elle publie en 2009 les illustrations dans un recueil, J’aurais adoré être ethnologue, où elle expose avec humour des anecdotes de sa vie de trentenaire. Elle collabore par la suite avec Florence Foresti en illustrant le DVD de son spectacle Mother Fucker. Elle sort La tectonique des plaques en 2014 et prépare actuellement un troisième tome en partie tiré de son blog. Margaux Motin est également l’auteur de la BD à succès La femme parfaite est une connasse.


Couverture de L’Iliade et l’Odyssée, par Soledad Bravi
Soledad Bravi

D’abord Directrice Artistique dans la pub, elle devient illustratrice en 1993 et signe de nombreux ouvrages chez différents éditeurs, en commençant par Albert, le petit cochon propre sorti en 1997. Depuis 2012, elle signe des pages dans l’hebdomadaire Elle. En 2015, elle sort L’Iliade et l’Odyssée, une relecture décapante, contemporaine et remarquée d’Homère.


Couverture de Alma, par Claire Braud
Claire Braud

Claire Braud travaille le dessin sous diverses formes : bande dessinée, illustration, storyboard. Sa première bande dessinée, Mambo (L’Association, 2011), l’a révélée comme une jeune auteure majeure et l’a consacrée par le prix Artémisia de la bande dessinée féminine en 2012. Avec Alma en 2014, elle dévoile la suite des aventures, dans la sueur et les larmes, de son personnage du même nom, une agricultrice impétueuse très en colère. Un travail en noir et blanc très brut et puissant.


Couverture de Fraise et Chocolat, par Aurelia Aurita
Aurelia Aurita

D’origine chinoise et khmère, Aurelia Aurita tire son pseudo d’une espèce de méduse. Elle étudie d’abord le dessin puis publie des histoires courtes dans le mensuel Fluide glacial, dans la revue PLG ou au sein de collectifs tout en suivant des études de pharmacie. En 2001, elle remporte le prix du meilleur scénario au concours Alph’Art de la Bande dessinée scolaire au Festival d’Angoulême.
Son premier album, Angora, ne passe pas inaperçu. Son second album, Fraise et Chocolat, sorti en 2006, est une sorte de journal intime érotique qui raconte sa passion avec son amant Frédéric Boilet, lui aussi auteur de bandes dessinées. En 2007, elle publie Fraise et Chocolat 2, avant Je ne verrai pas Okinawa, puis Buzz-moi. En 2011, elle se lance dans le livre pour enfants avec Vivi des Vosges. En janvier 2014 paraît LAP ! un roman d’apprentissage, premier volet d’une trilogie sur le Lycée autogéré de Paris, puis l’intégrale de Fraise et Chocolat. Son dernier livre, Comme un chef, sur un scénario de Benoît Peeters, vient de paraître chez Casterman.


Couverture de Bouche d’ombre, par Maud Begon
Maud Begon

C’est pendant ses études de graphisme à l’école Olivier de Serres, à Paris, que Maud crée son blog. Tout de suite repérée par la profession, elle participe aux albums Phantasmes et 13m28, avant de publier son premier livre, intitulé Antigone, en 2010. Trois ans plus tard, elle signe Je n’ai jamais connu la guerre, chez Casterman, sur un scénario de Joseph Safieddine. Elle participe à la bande dessinée numérique Les Autres gens, puis lance la série ésotérique Bouche d’ombre, aux côtés de Carole Martinez dont le tome 3 est sorti en 2017.


Couverture de Médée, par Nancy Peña
Nancy Peña

Agrégée en arts appliqués, Nancy Peña enseigne avant de se consacrer pleinement au dessin. Elle sort Le cabinet chinois, son premier album, en 2003. A partir de là, elle publie régulièrement des livres à épisodes comme Les Nouvelles aventures du chat botté, Le chat du kimono, Médée ou Madame en 2016.


Couverture de Moi Je, par Aude Picault
Aude Picault

Aude Picault publie d’abord Moi je et Josée à compte d’auteur, l’année précédant son diplôme en graphisme/multimédia de l’École nationale supérieure des arts décoratifs en 2005. Joueuse de trombone, elle a fait partie du groupe les Ouiches Lorènes, auquel son livre Fanfare (2011) est dédié. Elle a également cofondé le blog collectif Chicou-Chicou en 2006 qui a fait l’objet d’une publication en album en 2008. Elle sort Parenthèse Patagone en 2015, Lorsque je regarde mon enfant en 2016. En 2017, elle publie Idéal Standart et L’air de rien, adapté de la chronique qu’elle a tenue dans le supplément Week-end de Libération de 2013 à 2015.


Couverture du Chien bleu, par Nadja
Nadja

Par sa mère auteure de livres pour enfants, Nadja a toujours baigné dans les contes et les histoires. Après avoir créé de nombreux ouvrages jeunesse, dont le célèbre Chien bleu qui lui vaut le prix Totem au Salon du livre jeunesse de Montreuil en 1989, elle se lance dans la BD en 2001 et publie une vingtaine d’albums comme Les filles de Montparnasse dont le tome 4 est sorti en 2015.


Couverture de Le bleu est une couleur chaude, par Julie Maroh
Julie Maroh

Diplômée en arts visuels et en lithographie/gravure, elle tient un blog de 2008 à 2010 sous le pseudonyme de Djou. En 2001, elle obtient le Prix du public au festival d’Angoulême avec Le bleu est une couleur chaude qui sera adapté au cinéma par Abdelatif Kechiche sous le titre La Vie d’Adèle (Palme d’Or au festival de Cannes 2013). Elle sort ensuite Skandalon en 2013, City and gender et Brahms en 2015, puis Corps sonores en 2017.


(1) Source neuviemeart.citebd.org
(2) Selon les chiffres du rapport 2015 de l’ACBD

Close