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Les femmes et Hollywood : les pionnières

Les femmes et Hollywood : les pionnières6 min read

Les noms d’Alice Guy, Ida Lupino, Dorothy Arzner, Mabel Normand, Lois Weber, Irene et Eleanor Morra, Cleo Madison, ou encore Frances Marion, June Mathis, auteure notamment de la première version de Ben Hur, vous évoquent-ils quelque chose ? Non, probablement. Pourtant, elles ont largement contribué à la naissance des studios d’Hollywood dès les années 1910, à l’époque où, à l’instar des juifs, bon nombre de professions leur étaient interdites.

En revanche, le cinéma, considéré à l’époque comme un art mineur, leur était ouvert. Réalisatrices, monteuses, scénaristes ou productrices de talent, ces pionnières du septième art ont été oubliées quand le cinéma a été enfin pris au sérieux. Depuis, les femmes peinent à se faire une place à Hollywood dont le terrain est majoritairement occupé par des hommes.

C’est ainsi qu’en remportant la palme de la meilleure mise en scène lors du dernier festival de Cannes pour son film Les proies, Sofia Coppola est entrée dans l’histoire. Pourquoi ? Parce qu’en soixante-dix ans, elle est seulement la deuxième femme, après la soviétique Yuliya Solntseva en 1961, à recevoir cette récompense, et qu’aujourd’hui, aux Etats Unis, on compte moins de 10% de réalisatrices 1, alors qu’elles étaient une centaine au début du vingtième siècle. Retour sur le parcours de quelques unes de ces femmes incroyables qui ont créé Hollywood.

Les pionnières (1896-1980)


Alice Guy

Alice GUY
Entrée comme simple secrétaire à la Gaumont, c’est à elle que l’on doit le premier film narratif (avant Méliès !) et le premier studio de cinéma. En effet, Alice Guy parvient à obtenir l’autorisation de tourner des films de fiction « à condition que cela soit en dehors de ses heures de travail ». En 1896, à peine âgée de 23 ans, elle tourne La fée aux choux, considéré comme le premier film de fiction.

Elle réalise des centaines de films, notamment L’assassinat du courrier de Lyon (1904), La Esmeralda (1905), Madame a des envies (1906), ou encore La Vie du Christ (1906), une grosse production comptant 300 figurants, du jamais vu à l’époque ! Alice s’installe ensuite aux États-Unis et monte Solax Film Co, l’une des premières maisons de production, en 1910. Elle fait construire les premiers studios et produit plus de 600 films répertoriés.


Lois Weber

Lois Weber
Productrice, actrice, scénariste mais surtout réalisatrice de plus de 100 films, Lois Weber est l’une des figures féminines les plus importantes du cinéma muet. Elle débute sa carrière dans le cinéma en 1907 avec son mari Phillips Smalley. Ensemble, ils créent le collectif The Smalleys sous lequel ils signent leurs premières œuvres. Elle écrit, ils réalisent ensemble. Ils commencent à collaborer avec des studios comme Gaumont ou Universal. En 1914, ils produisent notamment The Merchant of Venice.

Il devient de plus en plus évident que c’est elle l’élément fort du couple et c’est à ce moment là qu’elle se lance dans la réalisation de films aux thématiques controversées comme la peine de mort (The people vs John Doe, 1916), la drogue (Hop, the devil’s brew, 1916), ou encore la contraception (Where are my children, 1916 et The hand that rocks the cradle, 1917). En 1917, elle crée sa propre maison de production Lois Weber Productions et se hisse au rang de réalisatrice la mieux payée d’Hollywood.


Dorothy Arzner

Dorothy ARZNER
Si Dorothy Arzner se destinait à la médecine, c’est dans le cinéma qu’elle a fait carrière. D’abord dactylographe pour la Famous Players-Lasky Corporation qui deviendra la Paramount, elle grimpe vite les échelons et passe par le montage, le scénario puis réalise Fashions for women, son premier film, en 1920. En 1929, elle réalise The wild party (Les endiablées), le premier film parlant du studio, et invente à cette occasion la perche son. Dix-sept films à son actif dont Christopher Strong (1933, La Phalène d’argent) et Dance, Girl, Dance (1940), deux œuvres qui ont marqué le cinéma féministe.


Frances Marion
Avant de devenir l’une des plus célèbres scénaristes du vingtième siècle, Frances Marion a travaillé comme journaliste et correspondante de guerre pendant la Première Guerre mondiale. De retour en Californie, elle s’est installée à Los Angeles où elle a été embauchée comme assistante d’écriture par Lois Weber, réalisatrice pionnière. Elle est l’auteure de nombreux scénarios pour la comédienne star Mary Pickford, dont Pauvre petite fille riche (1936) ou encore Rebecca of Sunnybrook Farm (1938). En 1930, elle est la première femme à remporter l’Oscar pour la Meilleure adaptation avec le film Big House, elle reçoit aussi l’Oscar de la meilleure histoire originale pour Le Champion en 1932. Elle est créditée sur 300 scénarios et plus de 130 productions.


Ida Lupino

Ida Lupino
Fille d’acteurs, Ida Lupino fait ses débuts d’actrice au cinéma dans de petites productions britanniques avant de partir pour Hollywood où on la remarque en 1935 dans Peter Ibbetson d’Henry Hathaway. Elle se tourne vers la réalisation en 1940 alors qu’elle s’ennuie sur les plateaux de tournage tandis que « quelqu’un d’autre semble faire tout le travail intéressant ».

Elle monte The flimmakers, sa société de production et devient productrice, réalisatrice et scénariste de films à petit budget, abordant souvent des questions de société comme le viol avec Outrage en 1950. Elle débute en 1949 avec Not wanted (Avant de t’aimer) puis enchaîne avec des films remarqués comme Never Fear et The Bigamist ou encore le très noir The hitch-hiker (Le voyage de la peur, 1953). Elle devient alors une pionnière reconnue du cinéma indépendant américain. Après ses longs métrages pour le cinéma, elle réalise de nombreux épisodes de série télévisée notamment pour Alfred Hitchcock présente, Ma sorcière bien-aimée, La Quatrième Dimension, Le Fugitif, Les Incorruptibles.


Mais la Grande Dépression frappe les Etats Unis dans les années trente, et bon nombre d’hommes ruinés de la côte est tentent leur chance à l’ouest. Ils découvrent alors le potentiel financier que pouvait devenir Hollywood, alors en pleine industrialisation, et s’y installent. S’appuyant sur la syndicalisation naissante de la cité du cinéma, ils poussent les femmes qui ont créé Hollywood de leurs mains vers la sortie. Ces pionnières, devenues très puissantes, se retrouvent alors à devoir leur servir de « professeurs » ou d’aides sur les tournages. Des années 30 jusqu’aux années 80, on ne compte plus que 2 femmes réalisatrices à Hollywood, Dorothy Arzner et Ida Lupino…
L’histoire étant écrite pas les « vainqueurs » dans les années quarante, ces femmes dont la contribution cinématographique est indéniable en sont pourtant les grandes oubliées. Il faudra attendre les années 80, pour voir une deuxième vague de « pionnières » comme Paula Wagner ou Sherry Lansing reprendre le flambeau.

(1) Etude La place des femmes dans l’industrie cinématographique et audiovisuelle publiée par le CNC en février 2017.

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